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Portrait de: Orquesta Aragon
L’historique Orquesta Aragón, à nouveau sur la route en Europe, s’impose dans les bacs avec une anthologie qui fête ses 70 ans de carrière ! Cette charanga aux violons fleuris a sillonné le monde, du Japon aux Antilles, fait danser la Colombie, les Etats-Unis, l’Europe et l’Afrique. Aujourd’hui encore, elle continue de faire tourner ad libitum cha-cha-cha, boléro, danzón et guaracha. Avec classe et décontraction…
De la province insulaire…
Une institution de la musique cubaine ! Sept décennies de bons et loyaux services pour une très bonne cause : le plaisir de la danse. Aragón? Prononcez ce nom n’importe où au Sénégal, au Congo ou aux Antilles (la formation y a notamment inspiré Malavoi), et des yeux s’allument. Faîtes la même expérience dans un coin quelconque du monde, en direction des aficionados de musique cubaine et vous obtenez le même effet ! Il faut dire que cette formidable machine à danser mise à feu en 1939 à Cienfuegos, ville située à quelque 250 kms de la capitale (3e de Cuba, après La Havane et Santiago), a bourlingué partout. L’aventure commence dans une fête privée. Quelques musiciens réunis autour du contrebassiste Orestes Aragón Cantero, donnent leur premier concert. L’Orquesta Aragón (ils prendront ce nom l’année suivante) est né. Il faudra attendre une dizaine d’années pour que l’Aragón puisse se faire entendre à La Havane où les musiciens ne sont pas très disposés à céder un bout de terrain à ces petits gars de province.
…aux routes internationales : Aragón, ambasadeur politique
La première sortie hors de la mère patrie date de 1956. Cette année-là, Aragón participe à la bonne humeur et à l’ambiance du carnaval de Panama. Puis le groupe fait une incursion aux Etats-Unis où il est signé par RCA Victor. Déjà, des succès font mouche. Pare Cochero (« Arrêtez, cocher »), Cero Codazos, Cero Cabezazos (« Ni coup de poing, ni coup de tête »), Nosotros, Señor Juez… Même si elle a d’autres styles à son répertoire, Aragón devient l’étalon du cha-cha-cha, genre inventé au début des années 1950 par le violoniste Enrique Jorrin (leader d’un autre ensemble cubain, l’Orquesta America), le pas préféré aujourd’hui des débutants appliqués des cours de salsa, car à la portée des plus mal lotis, question « sens du rythme ». Après la révolution et l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro en 1959, la flamboyante charanga – orchestre comportant notamment des violons, une flûte, un piano et des percussions, d’abord voué au danzón, style élégant apparu à la fin du xixe siècle – devient l’ambassadeur de la nouvelle identité culturelle cubaine. « La révolution sait le parti qu’elle peut tirer de la musique comme vecteur de son message dans l’île, mais aussi au-dehors », écrit le journaliste François-Xavier Gomez dans une biographie commandée en 1999 par Lusafrica et diffusée auprès des professionnels. En 1965, le « message » est transmis à travers un pack d’une centaine d’artistes dont Aragón, réunis sous le sigle « Music Hall de Cuba ». Direction les pays « frères », les alliés du camp socialiste, Pologne, URSS, RDA. La tournée passe par la Fête de l’Huma, à Paris, où l’Olympia va accueillir pendant trois semaines ce programme exceptionnel comprenant, outre Aragón, Elena Burke, Los Zafiros, Pello el Afrokan, Celeste Mendoza, José Antonio Mendez, la danseuse Sonia Calero et Los Papines, dont le leader, Ricardo Abreu, est décédé le 19 mai dernier, à l’âge de 75 ans. Après cette tournée, d’autres virées à l’étranger vont suivre. En 1970, Aragón participe à l’Exposition Universelle d’Osaka, au Japon. Au chant, une jeune et belle femme élégante se fend d’un titre en japonais : Omara Portuondo. L’année suivante, le Chili les accueille. Ils y accompagnent le chanteur Carlos Puebla, l’auteur du fameux Hasta Siempre (1965).
Amours africaines
Le début des années 1970 marque aussi les premiers pas en Afrique où la cote d'amour de la musique cubaine, qui engendra la rumba congo-zaïroise, ne fléchit pas, encore aujourd’hui. En 2008, la chanteuse togolaise Afia Mala a enregistré à Cuba avec Aragón, un album (Afia à Cuba - Frochot Music/Cantos/Pias) pas réellement convaincant mais qui témoigne de ce lien indéfectible, à l’instar du succès remporté par le groupe lors de son récent passage à Dakar le mois dernier. « Au Togo et au Bénin, nous avons la salsa dans le sang. Dans presque tous mes albums, je mettais une touche d’afrocubain, parce que c’est une musique dans laquelle j’ai baigné toute petite », déclarait pour RFI Afia Mala, lors de la sortie de son album. Aragón commence sa conquête de l’Afrique en Tanzanie, où le groupe participe à la célébration des 20 ans de l’Indépendance. Puis il y aura l’Egypte, le Congo, la Guinée qui inspirera au violoncelliste du groupe Tomas Valdés un nouveau style, le cha-onda, « une sorte de bizarre salsa psychédélique », écrit François-Xavier Gomez dans le petit mais vaillant ouvrage synthétique Les musiques cubaines, paru chez Librio en 1999. La Aragón met le feu à Bamako, au Bénin et au Zaïre, elle se frotte aux stars locales (le Poly-Rythmo de Cotonou, le TPOK. Jazz de Franco).
Traversée des temps
Aujourd’hui dirigé par le chanteur et violoniste Rafael Lay Junior, fils de Rafael Lay, décédé en 1982, à 54 ans, dans un accident de voiture, qui était le successeur à la direction, d’ Orestes Aragón, l’orchestre ne compte évidemment plus qu’un seul membre de la formation d’origine (le plus ancien est le 1er sviolon, Celso Valdes, qui a rejoint Aragón en 1955), mais virtuosité, fraîcheur et légèreté sont toujours au rendez-vous. La légende peut-elle continuer ? Qui sait ? Aragón détient peut-être le secret pour faire le lien entre passé, présent et avenir, indestructible, malgré les offensives de la timba (salsa funky, cubaine) et du reggaeton.
Patrick Labesse Aragón en 5 dates
• 30 septembre 1939 dans une maison située à l’angle des rues Cristina et Gloria, à Cienfuegos, l’Orquesta Aragón, étoile prometteuse, est né. • 1948 l’Orquesta Aragón se sépare de son fondateur Orestes Aragón, souffrant d’une infection pulmonaire. Rafael Lay prend la direction. Il a vingt ans. • 1954 arrivée du flûtiste Eduardo « Richard» Egües. Virtuose et compositeur de plusieurs des succès du groupe, dont El Bodeguero (« l’épicier »), un titre qui sera repris par Nat King Cole. Il décède le 1er septembre 2006, à La Havane. • 1997 Aragón revient sous les cieux européens où on ne les avait pas entendus depuis 1988. Ils jouent notamment à La Cigale à Paris. Parmi leurs invités : Omara Portuondo, Papa Wemba et Cheo Feliciano. • 1998 premier album pour le label Lusafrica, Quien Sabe Sabe.